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Droit du travail et carrière

Licenciement collectif : ce que Twitter aurait risqué en France

Par YannPublié le 7 min de lecture
Sommaire (6 parties)
  1. Ce qui s’est passé chez Twitter en novembre 2022
  2. À partir de quand un licenciement devient « collectif »
  3. L’ultimatum, une démission déguisée ?
  4. Combien ça coûte vraiment, de partir ou de faire partir
  5. Ce que je vois passer côté recrutement
  6. Ce que ça change pour toi

En France, un employeur d’au moins 50 salariés qui envisage au moins 10 licenciements économiques sur 30 jours doit établir un plan de sauvegarde de l’emploi, validé ou homologué par la DREETS avant toute notification. Et un salarié qui part sous ultimatum n’a pas forcément démissionné : sa volonté de partir doit rester claire et non équivoque.

Un licenciement collectif, ce n’est pas « beaucoup de licenciements ». C’est un régime juridique avec des seuils, des acteurs et des délais. Twitter, en novembre 2022, a fait passer une entreprise entière à travers ce régime comme on traverse un portique de sécurité en courant. Voilà ce qui se serait passé s’il avait fallu le faire en France.

Je ne juge pas le management d’Elon Musk, et je ne vais pas refaire le procès de son rachat. Ce qui m’intéresse, c’est la séquence. Elle est devenue un cas d’école pour tous ceux qui recrutent, et surtout pour ceux qui recrutent dans des entreprises qui se restructurent.

Ce qui s’est passé chez Twitter en novembre 2022

Début novembre 2022, Twitter licencie environ 3 700 personnes, soit la moitié de ses effectifs selon Bloomberg, dont l’enquête a été reprise par Fortune. Moins de deux semaines plus tard, les salariés restants reçoivent un message.

Le mercredi 16 novembre 2022, il leur est demandé de confirmer qu’ils acceptent de poursuivre l’aventure dans de nouvelles conditions, avec de longues journées à haute intensité. La réponse passe par un formulaire en ligne. Il ne propose qu’une seule option, « Oui ». Le délai court jusqu’au jeudi 17 novembre à 17 h, heure de New York. Ceux qui ne s’engagent pas à temps quittent l’entreprise avec trois mois d’indemnités.

Une partie des salariés choisit de partir. Bloomberg écrit que bien plus de personnes que prévu ont refusé de signer, mais ne donne aucun chiffre. Je n’en donnerai donc pas non plus : tous les nombres qui circulent sur ces départs viennent de sources anonymes ou de recoupements sur les réseaux sociaux. Dans les messageries internes, selon la même enquête, le petit emoji de salut a fleuri pendant la journée.

La suite n’est pas le sujet de cet article. Ce qui nous intéresse, c’est la mécanique : une vague de licenciements imposée, puis un deuxième mouvement où l’employeur ne licencie pas, mais organise les conditions pour que les gens partent d’eux-mêmes. En droit français, ce sont deux régimes différents, et les confondre coûte cher.

À partir de quand un licenciement devient « collectif »

Le Code du travail ne parle pas de « grosse vague ». Il fixe des seuils. Selon l’article L1233-61, dans les entreprises d’au moins cinquante salariés, lorsque le projet de licenciement concerne au moins dix salariés dans une même période de trente jours, l’employeur doit établir et mettre en oeuvre un plan de sauvegarde de l’emploi. Le plan doit permettre d’éviter les licenciements ou d’en limiter le nombre, et prévoir un reclassement pour ceux qui ne peuvent pas être évités.

Dit autrement : quand tu atteins ces seuils, tu ne choisis plus ton calendrier. Tu entres dans une procédure.

D’après la fiche de Service-public.fr, le plan doit comporter des mesures concrètes. Il s’agit du reclassement interne, d’actions pour éviter des fermetures, d’un soutien au reclassement externe, d’aides à la création d’entreprise et de formation. Il peut aussi prévoir des départs volontaires.

Deux voies existent pour adopter le plan. Soit un accord collectif signé avec des syndicats représentatifs, que la DREETS valide. Soit une décision unilatérale de l’employeur, sur laquelle le comité social et économique rend un avis et que la DREETS homologue. Dans les deux cas, sans cette validation ou cette homologation, l’employeur ne peut pas notifier les licenciements.

C’est la différence de fond avec le scénario Twitter. Là-bas, la décision et l’exécution ont tenu en quelques jours. En France, l’administration est dans la boucle, les représentants du personnel aussi, et un plan contesté peut être attaqué devant le tribunal administratif.

Si tu veux voir le détail d’un licenciement économique pris isolément, avec ses motifs et ses étapes, je l’ai déjà détaillé ailleurs sur le site. Ici, on reste sur la question du seuil collectif.

Schéma comparant la séquence chez Twitter en novembre 2022 (licenciements, formulaire à réponse unique, délai d'environ un jour) et le régime français du licenciement collectif (seuil de 10 licenciements sur 30 jours, PSE, validation DREETS).
Twitter en novembre 2022 face au régime français. Sources : Bloomberg via Fortune, Code du travail L1233-61, Service-public.fr.

L’ultimatum, une démission déguisée ?

Le deuxième temps de l’histoire est le plus intéressant pour un juriste, et le plus piégeux pour un employeur. Quand tu mets les salariés devant un choix binaire (accepter de nouvelles règles ou partir), tu cherches à transformer des licenciements en départs volontaires. L’idée est séduisante : pas de procédure collective, pas de plan, pas de contestation.

Sauf que, selon Service-public.fr, une démission suppose une volonté de rompre manifestée clairement et de façon non équivoque. Elle n’est pas valable si elle est donnée sous contrainte. Et en cas de doute sur cette volonté, le conseil de prud’hommes peut requalifier la démission en licenciement injustifié.

Pour un salarié qui s’en va parce qu’un formulaire à une seule réponse lui laisse à peine plus d’une journée pour rester ou partir, la question se pose forcément : est-ce vraiment sa volonté ? Ou est-ce l’employeur qui a organisé la rupture ?

Je ne vais pas te dire comment un juge trancherait, et personne ne peut le faire sans voir les faits précis. Je te dis seulement où se situe le risque. Contourner les seuils de licenciement collectif en fabriquant des départs « volontaires » est exactement le genre de montage qu’un avocat de salarié sait attaquer.

À l’inverse, il existe des voies encadrées pour partir d’un commun accord. La rupture conventionnelle en est une. Elle suppose un consentement libre, une procédure, un délai de rétractation. On en est très loin d’un bouton « Oui ».

Même logique pour l’abandon de poste. Laisser des gens ne pas se présenter puis les considérer comme démissionnaires n’est pas une stratégie sans risque, et ce n’est pas l’objet de cet article, mais le réflexe est le même : il y a un chemin légal pour chaque rupture, et il porte un nom.

Combien ça coûte vraiment, de partir ou de faire partir

Chez Twitter, la contrepartie annoncée était de trois mois d’indemnités. En France, la comparaison n’a pas beaucoup de sens, parce que le coût d’une rupture se compose de plusieurs briques : l’indemnité de licenciement, le préavis, le solde de tout compte, les mesures du plan quand il y en a un, et le risque contentieux.

Je ne vais pas t’annoncer un total, parce qu’il dépend de l’ancienneté, de la convention collective et du contenu du plan. Retiens plutôt le raisonnement : un employeur français qui veut réduire ses effectifs paie la procédure autant que les départs. C’est pour cela que le coût d’un salarié pour l’employeur ne s’arrête pas à la ligne de paie.

Quant au salarié, le préavis de démission montre l’autre face du problème : quand c’est lui qui rompt, il porte la charge et perd la plupart des protections. Un ultimatum déplace donc un risque, de l’employeur vers le salarié. C’est tout l’intérêt, pour celui qui l’envoie.

Ce que je vois passer côté recrutement

Quand une entreprise coupe d’un coup la moitié de ses équipes ou durcit brutalement ses conditions, le marché ne retient pas la nouvelle comme un fait divers. Il la retient comme un signal.

Côté candidats, j’observe que les profils qui partent les premiers sont souvent ceux qui ont le plus d’options. Ceux qui restent ne sont pas les moins bons, mais ils ont moins de choix ou plus de raisons de rester. Pour un recruteur, la lecture est simple : après un épisode de ce type, le vivier se réorganise, et il faut le sourcer autrement.

Côté clients, une direction qui vient de passer par une restructuration brutale demande presque toujours deux choses incompatibles : recruter vite et recruter des gens qui ne partiront pas. Je n’ai pas de statistique à t’offrir sur le sujet, c’est un constat de terrain, et il vaut ce que valent les constats de terrain.

Ce que ça change pour toi

Si tu es salarié et qu’on te met face à une alternative « accepte ou pars » avec un délai très court, ne signe pas dans l’urgence. Demande ce qu’on te propose par écrit, garde les messages, et prends conseil auprès d’un représentant du personnel, d’un syndicat ou d’un avocat en droit du travail avant de répondre. Une démission ne se rattrape pas : le salarié ne peut pas se rétracter sans l’accord de son employeur, rappelle Service-public.fr.

Si tu es dirigeant d’une PME, retiens trois choses. D’abord, compte tes salariés et compte tes licenciements sur trente jours avant d’annoncer quoi que ce soit : les seuils sont la première chose que regardera un juge. Ensuite, ne fabrique pas de départs « volontaires » pour éviter une procédure. Enfin, fais relire ton dossier par un avocat spécialisé en droit social avant de lancer la moindre annonce.

Si tu es recruteur indépendant, deux réflexes. Quand un client te parle d’une « réorganisation », demande si une procédure collective est en cours : cela change les profils que tu peux approcher et le discours que tu peux tenir. Et quand tu sources, garde en tête que les salariés d’une entreprise qui vient de licencier en nombre lisent tes messages avec une attention nouvelle. Prends cette attention, mais ne la prends pas pour de l’enthousiasme.

Dernier point, qui vaut pour tous : cet article décrit le cadre général et n’est pas un conseil juridique. Chaque situation se joue sur des détails de convention collective, de date et de preuve. Avant d’agir, vérifie sur Service-public.fr et fais-toi accompagner.

Yann

Recruteur depuis plus de 15 ans

Recruteur spécialisé logistique, supply chain et industrie depuis plus de 15 ans. J’écris ici ce que j’aurais aimé lire en me lançant : des méthodes testées, des chiffres réels et des outils utilisés au quotidien.