Aller au contenu
Se lancer en indépendant

Questions pièges en entretien : pourquoi Google a arrêté

Par YannPublié le 7 min de lecture
Sommaire (7 parties)
  1. L’aveu de Google, en juin 2013
  2. Pourquoi une question piège ne prouve rien
  3. Ce que Google utilise à la place
  4. Comment passer d’une question piège à une bonne question
  5. Si on te pose quand même une question piège
  6. Ce que je vois passer côté recrutement
  7. Ce que ça change pour toi

Les questions pièges d’entretien, comme « combien de balles de golf tiennent dans un avion », ne prédisent pas la performance d’un candidat. Google, qui les a rendues célèbres, a reconnu en 2013 qu’elles étaient une perte de temps. Ce qui fonctionne mieux : des entretiens structurés, avec les mêmes questions et une grille d’évaluation pour tous les candidats.

Pendant des années, passer un entretien chez Google a eu la réputation d’un parcours du combattant. Des livres de préparation se sont vendus. Des recruteurs du monde entier ont copié les questions. Puis, en juin 2013, le patron des ressources humaines de l’entreprise a dit publiquement que tout ça ne servait à rien.

Cet épisode est l’un de mes préférés, parce qu’il touche à une habitude qui n’a jamais disparu : l’envie de « tester » le candidat avec une question qui sort de nulle part. Si tu recrutes, c’est une tentation. Si tu es candidat, c’est une angoisse. Voilà ce qu’il faut en faire.

L’aveu de Google, en juin 2013

Le 20 juin 2013, le New York Times publie un article citant Laszlo Bock, alors vice-président senior chargé des ressources humaines chez Google. Il y affirme que, côté recrutement, les casse-têtes sont « a complete waste of time ». L’information est reprise le lendemain par ABC News.

Bock donne des exemples du type de questions concernées : combien de balles de golf peuvent tenir dans un avion, combien de stations-service compte Manhattan. Selon ABC News, il ajoute que ces questions ne prédisent rien et servent surtout à faire paraître l’interviewer intelligent.

Une porte-parole de Google, Jenna Wandres, a confirmé à ABC News que l’entreprise s’en était presque entièrement éloignée. Ses deux raisons sont presque comiques de simplicité : les candidats détestent ces questions, et les réponses circulent facilement. Une question piège dont la réponse est publiée sur Internet ne teste plus que la mémoire.

Retiens la phrase la plus intéressante de Bock, que je paraphrase : l’effet principal d’une question piège est de valoriser celui qui la pose. C’est sans doute la phrase qui devrait être affichée dans toutes les salles d’entretien.

Pourquoi une question piège ne prouve rien

Une question piège mesure une seule chose : la capacité à réussir une question piège. Le lien avec le poste est ténu, souvent inexistant.

Il y a au moins trois problèmes. D’abord, elle favorise les candidats qui se sont entraînés, donc ceux qui ont accès aux bons livres et au bon réseau. Ensuite, elle met sous stress des personnes qui, dans le poste, ne seront jamais face à un tableau blanc en public. Enfin, elle donne au recruteur l’illusion d’une évaluation objective, alors que la notation reste une impression.

Cette impression est précisément le terrain des biais cognitifs. On retient celui qui nous a bien répondu, ou celui qui nous ressemble. Une question exotique ne corrige pas ce phénomène, elle le habille.

Dans les métiers que je connais le mieux, la logistique, la supply chain et l’industrie, la devinette n’a presque jamais sa place. Un responsable d’entrepôt ou un planificateur se juge sur sa façon de traiter un cas réel : une rupture de stock, un quai saturé, une équipe qui ne tient plus ses cadences. Les meilleures questions que j’ai vues posées sont des cas tirés du site du client, pas des énigmes.

Ce que Google utilise à la place

Dans ce même article, Bock explique ce qui marche selon lui : les entretiens comportementaux structurés. Le principe est de poser à chaque candidat les mêmes questions, centrées sur des situations vécues, et de les noter avec une grille commune. Il cite l’idée de demander un exemple de moment où le candidat a résolu un problème analytique difficile.

L’avantage est double. Pour le candidat, la question porte sur ce qu’il a réellement fait, pas sur sa chance du jour. Pour le recruteur, les réponses deviennent comparables entre elles, et la décision se discute sur des critères, pas sur une ambiance.

C’est exactement la logique de l’entretien structuré, que j’ai détaillé sur le site, et d’une scorecard de recrutement écrite avant le premier entretien.

Schéma opposant les questions pièges abandonnées par Google (balles de golf, stations-service) à l'entretien structuré avec grille commune.
Ce que Google a abandonné et ce qu’il a privilégié. Source : ABC News, 21 juin 2013, citant le New York Times.

Comment passer d’une question piège à une bonne question

Si tu recrutes et que tu as envie d’une « question qui révèle tout », pars de la fiche de poste et retiens trois ou quatre compétences vraiment critiques. Pour chacune, prépare une question de situation et une grille de lecture.

Voici le chemin que je suggère, étape par étape, parce qu’ici l’ordre compte.

  1. Écris la compétence en une phrase observable. Par exemple : « Décide sous pression avec des données incomplètes ».
  2. Formule une question qui ramène à un fait : « Raconte une situation où tu as dû décider vite sans avoir toutes les informations. Que s’est-il passé ? »
  3. Prévois ce qui ressemble à une bonne réponse et à une mauvaise, avant l’entretien.
  4. Pose la même question à tous les candidats, dans le même ordre.
  5. Note immédiatement, avant d’en discuter avec qui que ce soit.

Pour que le changement soit concret, voici trois reformulations. Ce tableau est volontairement simple : le but est de voir le réflexe, pas de t’imposer une liste.

Question piège Ce qu’elle mesure vraiment Question de situation
Combien de balles de golf tiennent dans un avion ? Le calcul mental sous stress Raconte une estimation difficile que tu as dû faire au travail. Comment as-tu procédé ?
Si tu étais un animal, lequel serais-tu ? L’à-propos et la chance Décris une situation où ton équipe n’était pas d’accord avec toi. Qu’as-tu fait ?
Comment déplacerais-tu le Mont Fuji ? L’entraînement aux énigmes Parle-moi d’un problème qui paraissait impossible à résoudre. Comment l’as-tu découpé ?

Dans les trois cas, la question de droite oblige à raconter un fait vérifiable. Et tu peux demander la suite : qui, quand, avec quel résultat.

Pour t’inspirer, tu trouveras sur le site les questions à poser en entretien. Elles ne sont pas des pièges, elles sont des ouvertures.

Si on te pose quand même une question piège

Du côté candidat, il arrive qu’on tombe sur un recruteur qui a lu les mauvais livres. Ne panique pas : le résultat n’est pas la réponse chiffrée, c’est ton raisonnement.

Dis à voix haute les hypothèses que tu fais, propose un ordre de grandeur, explique comment tu le vérifierais. Si le recruteur cherche la bonne réponse unique, c’est lui qui a un problème de méthode, et tu en sauras plus sur l’entreprise que n’importe quelle page carrière.

Prépare aussi tes classiques, ceux qui ne sont pas des pièges mais qui font parfois trébucher : se présenter en entretien, répondre à « pourquoi vous et pas un autre« , ou éviter les défauts en entretien les plus courants. Les entretiens se gagnent plus souvent sur ces questions-là que sur un calcul de balles de golf.

Ce que je vois passer côté recrutement

Les questions pièges n’ont pas disparu, elles se sont déguisées. Je les vois revenir sous la forme de « mises en situation » improvisées, de tests sans barème, de questions personnelles censées « révéler la vraie personnalité ». Le problème est le même : aucun critère écrit avant, aucune grille après.

Autre constat de terrain, plus gênant : beaucoup de recruteurs savent qu’une question piège ne sert à rien, et la posent quand même, parce qu’ils ont peur de l’entretien vide. Une question exotique donne l’impression d’avoir fait quelque chose. Je n’ai pas de statistique à t’offrir, mais le réflexe est tenace.

Ce que ça change pour toi

Si tu es recruteur indépendant, la méthode est un argument commercial. Un client qui te confie une recherche veut savoir comment tu évalues. Montrer une scorecard et une grille d’entretien, c’est montrer que tu ne choisis pas « au feeling ». C’est aussi une protection : le jour où un candidat ou un manager conteste un choix, tu as des critères écrits.

Si tu es manager, supprime de ta boîte à outils toute question dont tu ne peux pas écrire à l’avance ce qu’est une bonne réponse.

Si tu es candidat, retiens que la meilleure préparation reste de rassembler cinq histoires vécues, avec le contexte, ton rôle, ce que tu as décidé et ce qui s’est passé. Elles te serviront à répondre à presque toutes les questions comportementales. Et si on te sort une balle de golf, souris, pose tes hypothèses, et réponds en pensant à voix haute.

Yann

Recruteur depuis plus de 15 ans

Recruteur spécialisé logistique, supply chain et industrie depuis plus de 15 ans. J’écris ici ce que j’aurais aimé lire en me lançant : des méthodes testées, des chiffres réels et des outils utilisés au quotidien.